Interview de Dan Reed : « Michael Jackson était un pédophile très cruel ! »

Avant de réaliser ce documentaire, étiez-vous au courant de toutes ces histoires ?

Non, pas du tout. Enfin, autant qu’une personne qui lit les journaux. Je n’avais aucun a priori, je ne m’y étais pas intéressé. Mes sujets étaient plutôt le terrorisme, la guerre… des sujets très violents qui n’ont rien à voir avec le show-business ! Donc Michael Jackson, innocent ou coupable, je n’avais pas vraiment d’avis… Je savais qu’il avait l’air un peu étrange, mais ce n’est pas un crime d’avoir changé son apparence !

Du coup, qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce documentaire ?

Une discussion avec la responsable de Channel 4 (chaine de télévision britannique, NDLR) car je cherchais un sujet où il n’y aurait pas de cadavres, pas de morts violentes. Au début j’étais un peu réticent, je me demandais ce que l’on allait pouvoir dire de neuf sur Michael Jackson. Puis on a fait 3-4 semaines d’enquête pour que je mette à jour mes connaissances sur les faits. Et parmi les pages web que m’a présentées mon enquêteur, il y avait une référence à Wade Robson et James Safechuck dont je n’avais jamais entendu parler. Je me suis dit que s’ils avaient décidé de parler devant un tribunal, ils accepteraient peut-être de parler devant ma caméra…

« Quand les gens essayent de me persuader, je le sens tout de suite… »

Wade et James ont-ils tout de suite accepté ?

Non, cela a pris des mois ! Je n’ai pas fait partie des discussions, je ne pouvais pas être en contact avec eux, tout s’est fait à travers les avocats. Je leur ai présenté mon travail, et ils ont décidé qu’ils voulaient me rencontrer. J’ai dîné avec James et sa femme à Los Angeles, et le lendemain je suis allé rencontrer Wade à Hawaï. Deux jours après, on commençait les interviews…

Avez-vous tout de suite cru à leurs accusations ?

Ce sont des jeunes hommes qui m’ont paru sincères. Mais il a bien sur fallu enquêter pour tout vérifier. Ils n’avaient pas l’air de vouloir me « vendre » une version. Ca fait 30 ans que je fais ce métier, quand les gens essayent de me persuader, je le sens tout de suite. Ca ne veut pas dire que je les ai cru tout de suite. On les a interviewés et ensuite on a fouillé pendant des mois et des mois pour voir ce qu’on pouvait trouver pour les contredire. On ne voulait pas laisser à d’autres l’opportunité de trouver des preuves. On a regardé les billets pour les voyages, les tampons dans les passeports. Puis on a examiné tous les témoignages qui ont été faits par les associés de Jackson, la femme de ménage, le chauffeur… On a rien trouvé qui pourrait contredire leur histoire, on a au contraire trouvé beaucoup de choses qui confirmaient leurs dires…

« Un diable peut chanter de belles chansons ! »

N’est-ce pas trop difficile de s’attaquer au mythe Michael Jackson ?

Ce qui était intéressant pour moi, ce n’était pas Michael Jackson, c’était le fait que deux hommes pouvaient témoigner avec des termes très explicites. C’était l’opportunité d’expliquer au public comment se déroule un abus sexuel dans l’enfance. On a fait cause commune avec Wade et James. Lorsqu’ils m’ont demandé pourquoi je voulais faire ce documentaire, je leur ai dit que cela pourrait être utile pour les autres victimes. C’est un documentaire pour le grand public. Si on enlève Michael Jackson, il reste un film. Ca pourrait être un prêtre, un oncle… Il reste un récit solide qui ne dépend pas de Michael Jackson, même s’il lui donne une portée extraordinaire.

Vous n’aviez pas peur de la réaction des fans ?

Comme il a fait de très belles chansons, ses fans n’acceptent pas qu’il ait pu faire des choses immondes avec des enfants. Il n’y a pas de logique là-dedans. Un diable peut chanter de belles chansons ! En tout cas, cela n’a pas entravé la production. Michael Jackson, c’est un personnage qui intervient de temps en temps dans l’histoire, mais je ne l’examine pas, je ne fais pas de théorie sur les raisons pour lesquelles il était comme ça…

« C’est très humiliant pour un homme adulte de dire qu’il était amoureux de son agresseur. »

Qu’avez-vous ressenti en entendant les témoignages très forts de Wade et James ?

J’ai l’habitude d’entendre des propos très perturbants. Mais au début, on ne savait pas où on mettait les pieds, c’était un projet de 48 minutes. Je ne savais pas si j’allais les croire, j’aurais pu tout balancer si j’avais eu un doute. Il fallait que je sois absolument convaincu, et je ne pouvais pas l’être tout de suite. A la fin, je l’ai été assez pour creuser un peu. Le moment où tout a basculé, c’est quand Wade m’a dit qu’à 7 ans, il était amoureux de Michael Jackson. Là, j’ai compris le lien très intense avec le prédateur. Quand ils se souviennent de leurs relations sexuelles avec Michael Jackson, ce n’est pas quelque chose de désagréable. Ce qui les traumatisent, c’est le poids du silence, et l’impact de ces révélations sur leurs familles.

Aujourd’hui, pensez-vous qu’ils ressentent de la haine à l’égard de Michael Jackson ?

Il y a l’amour et il y a la haine. Au début, Wade raconte que Michael était un homme extraordinaire, doux, chaleureux, qui leur donnait tout son amour, et qui en même temps les a violés. C’est ça le plus perturbant, surtout pour les parents, et c’est pour ça que les gens ne veulent pas affronter une histoire comme celle-ci. On ne veut pas voir que des enfants impliqués dans une « histoire d’amour » avec un pédophile peuvent éprouver des sensations et des sentiments positifs… C’est horrible qu’un enfant de 7 ans puisse être séduit et ne rien dire à ses parents. Quand il a raconté ça, j’ai commencé à comprendre. S’il voulait simplement établir les faits de l’abus sexuel à des fins malhonnêtes, il n’avait pas besoin de me dire tout cela. Il a confié cela de manière très digne mais c’est très humiliant pour un homme adulte de dire qu’il était amoureux de son agresseur.

« Jackson les a enrobées de son charme, de ses richesses et de tout son monde… »

On voit dans le documentaire, que Wade et James en veulent à leurs mères. Vous pensez qu’elles n’ont rien vu ou qu’elles n’ont rien voulu voir ?

Elles n’ont rien vu, ça c’est sûr. Mais je pense qu’au moment où un parent ordinaire se serait douté de quelque chose, Jackson les a enrobées de son charme, de ses richesses et de tout son monde. Elles ont été aveuglées. Ca arrive aussi avec les instituteurs, les prêtres… Ce sont des personnes qui paraissent merveilleuses, qui ont beaucoup de talent, et qui s’entendent très bien avec les enfants. La majorité des victimes ne dit sans doute jamais rien car cela va tout bouleverser… Et c’est le poids du secret qui fait des dégâts psychologiques. Enfin, c’est ma théorie…

Les mamans n’étaient-elles pas également amoureuses de Michael Jackson ?

Oui, littéralement. Il n’y avait pas de dimension sexuelle.

La paternité a-t-elle été un déclic chez Wade et James ?

Le trajet est un peu différent chez les deux. Wade a toujours valorisé sa relation avec Jackson jusqu’au moment où il est devenu père. Tandis que James s’est rendu compte plus tôt que quelque chose n’allait pas. En 2005, au moment du procès, il a d’ailleurs dit à sa mère que Jackson était quelqu’un de malveillant et qu’il ne voulait pas qu’elle témoigne. Elle a gardé le secret, et c’est pour ça qu’elle se réjouit quand il meurt. Elle se réjouit aussi car elle voulait le tuer. Elle avait cette idée. Ca l’a soulagée de ne pas avoir à le faire.

Avez-vous essayé de contacter d’autres potentielles victimes de Michael Jackson ?

J’ai essayé de trouver Jordan Chandler, qui était le premier. Et puis j’ai pris contact avec Gavin Arvizo, je sais qu’il a reçu mes messages mais il n’a pas répondu. J’ai diné avec Jason Francia, qui était le fils de la femme de ménage. Mais Jackson n’avait pas une relation romantique avec lui, c’était opportuniste. Il lui mettait la main dans le pantalon, ce genre de trucs… Et ils ont été payés, aussi. Il n’a pas voulu participer, mais même s’il avait accepté, je ne sais pas si je l’aurais mis dans le film. C’est devenu l’histoire de deux familles.

A Neverland, tout le monde savait ?

Vu que personne ne nie le fait qu’il a passé des milliers de nuits avec des petits garçons dans son lit… Qu’est-ce qu’il faisait ? Les gens se posaient la question mais ils savaient bien ce qu’il faisait…

Mais personne n’a jamais parlé ?

Si, ils se sont exprimés au tribunal et pendant les enquêtes de police. Et également auprès des médias. Mais ils ont été payés pour leurs témoignages, donc cela les a un peu entachés.

Il a quand même été acquitté…

Extraordinairement ! Quand on voit les preuves qui ont été amenées au tribunal, cela aurait dû être une victoire facile (pour la partie adverse, NDLR). Ses avocats ont été très malins. Ils ont fait passer la mère de la victime pour un escroc. J’ai interviewé le procureur qui a dit que quand les jurés ont vu Jackson, c’était presque comme s’ils avaient aperçu un dieu. Chez Oprah Winfrey, James a d’ailleurs dit qu’il s’était senti coupable envers Michael. C’est une figure tellement puissante dans l’imaginaire des gens…

Vous avez reçu des messages des menaces…

Oui, plein… Des centaines d’e-mails très désagréables. Mais désormais, on reçoit des messages de remerciements et de sympathie pour Wade et James

En France, un chroniqueur (Yann Moix, NDLR) a déclaré que Michael Jackson ne pouvait pas être un pédophile car il était lui-même un enfant. Qu’avez-vous à lui répondre ?

C’est du n’importe quoi ! Vous pouvez me citer, c’est du n’importe quoi… La seule réponse qu’on peut donner, c’est une réponse très banale : Michael Jackson était un adulte avec des goûts sexuels très spécifiques.

« C’était un pédophile très cruel… »

Michael Jackson a toujours semblé intouchable. Que peut-il se passer aujourd’hui ?

Malheureusement, j’aurais préféré faire ce film de son vivant, car je pense qu’il aurait été emmené au tribunal après, et qu’il aurait peut-être passé le restant de ses jours au cachot. Wade et James veulent que la société de Michael Jackson et ses responsables reconnaissent leur responsabilité envers les enfants qu’ils ont vus passer par les portes de la chambre de Michael Jackson sans rien dire parce que le fric jaillissait.

Est-ce la fin du mythe Michael Jackson ?

Non. En ayant vu le film, c’est plus difficile de l’écouter, il y a plus de questions qui se posent. Mais je ne voudrais pas que l’on supprime sa musique, il n’y a pas de raison de faire cela. On peut écouter sa musique en ayant en tête l’idée que c’était un pédophile très cruel qui a fait beaucoup de mal, à beaucoup d’enfants…

Retrouvez le documentaire exceptionnel « Michael Jackson : Leaving Neverland » sur 6play